Notre
liberté commence là où commence celle des migrants. Un texte
d'Alessandro Portelli
« On
n’entre pas à Lampedusa. On ne sort pas de Calais. On ne
passe pas à Ventimille. De la Serbie
à Budapest, on voyage dans des wagons plombés. À Ceuta
et Melilla, enclaves espagnoles en terre d’Afrique, comme à la
frontière entre Bulgarie et Turquie, ou à la frontière entre
Hongrie et Serbie, des murs et des grillages s’élèvent.»
(Alessandro
Portelli, Il Manifesto, 30 juillet 2015)
Alessandro
Portelli a enseigné la littérature américaine à la Facoltà
di Scienze Umanistiche de l’Université La Sapienza de Rome. Grand
spécialiste de l'histoire orale, il est l'auteur d'un livre
magnifique sur l'histoire de la mémoire du massacre des Fosses
Ardéatines (335 civils italiens, des otages qui étaient
prisonniers, tués par les troupes d'occupation nazies à Rome le 24
mars 1944), L’ordine
è già stato eseguito (L'ordre
a déjà été exécuté),
Rome, Donzelli editore 1999, 2001, dont l'introduction a été
traduite en français par Olivier Favier (ici).
L'oeuvre
de Portelli contribue de manière décisive à nous faire prendre en
compte la voix des subalternes et des sans-noms (voir son
blog).
Par son engagement politique et culturel de longue durée, il défend
un humanisme généreux, critique et curieux dont il a encore fait la
preuve tout récemment dans un éditorial du quotidien italien Il
Manifesto consacré
à la crise migratoire européenne.
Vous
en lirez ci-dessous la traduction française, établie avec son
accord, un très beau texte auquel le traducteur n'a rien à
ajouter...
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Notre
liberté commence là où commence celle des migrants
Migrants
et frontières. Les blessures d’Europe
par
Alessandro Portelli
On
n’entre pas à Lampedusa. On ne sort pas de Calais. On ne
passe pas à Ventimille. De la Serbie
à Budapest, on voyage dans des wagons plombés. À Ceuta
et Melilla, enclaves espagnoles en terre d’Afrique, comme à la
frontière entre Bulgarie et Turquie, ou à la frontière entre
Hongrie et Serbie, des murs et des grillages s’élèvent.
Petit
à petit, l’Europe retrouve ses racines : frontières
inviolables, égoïsmes et préjugés nationaux et raciaux, héritage
d’un siècle et demi de colonialisme, conséquences de guerres
disséminées au tournant du troisième millénaire, effets de la
pensée unique occidentale sous forme de libéralisme effréné. Le
tunnel de Calais en est une métaphore éclatante : pensé pour
unir, il est devenu une barrière infranchissable, une cloison pour
qui n’a pas l’argent du billet – et même une barrière entre
qui a et qui n’a pas cet argent.
Écrivant
à propos d’une autre frontière et d’un autre mur - celui entre
les Etats-Unis et le Mexique, l’auteure chicana Gloria
Anzaldúa conclut : la frontière « es
una herida abierta »,
c’est une blessure ouverte, où le Tiers Monde se frotte au Premier
et saigne. Comme le Rio Grande et le mur qui le côtoie, Lampedusa,
Calais, Ventimille sont des blessures ouvertes, la frontière
sanguinolente entre un Premier Monde toujours plus sauvage et un
Tiers Monde qui n’en peut plus de supporter la faim, la guerre, les
dictatures comme des destins inéluctables, et qui vient nous en
présenter la facture.
Maintenant
ces deux mondes ne se frottent plus seulement à leurs frontières,
mais dans l’Europe même, et ils la font baigner dans le sang ;
mais le sens en est toujours le même : le caractère
insupportable d’un monde dans lequel les richesses et les
ressources se répartissent d’une manière toujours plus injuste et
inégale.
Il
fut un temps où la gauche s’occupait de ces injustices.
Aujourd’hui, nous dit-on, les idéologies sont finies ; mais
la lutte des classes continue, sous des formes insolites et
dramatiques. D’un côté, cette guerre de classe des riches contre
les pauvres sur laquelle Luciano Gallino a écrit avec tant
d’éloquence [La
lotta delle classi dopo la lotta delle classi,
en 2012, n.d.t.] (ce dont l’affaire grecque constitue une variante
emblématique).
De
l’autre côté, la lutte plus ancienne des pauvres pour obtenir eux
aussi ce qu’ont les riches : l’immigration de masse est
justement cela en fin de compte (et l’a toujours été), l’arme
extrême des damnés de la terre pour un accès minimal aux biens de
la Terre sur laquelle nous vivons tous.
Contrairement
aux forme de lutte et aux conflits sociaux du siècle dernier, cette
lutte n’est pas motivée par le projet d’abattre le système,
mais par le besoin de le partager ; non pas par l’hostilité,
mais par le désir, par le rêve, voire même par une sorte d’amour
idéalisé.
Sauf
que, puisque le système qu’ils voudraient partager est en réalité
fondé sur de l’égoïsme et de l’exclusion, leur demande de
partage en met à nu les limites et les hypocrisies, et impose
véritablement le changement, raison pour laquelle l’Europe la
perçoit comme une invasion et une menace en cherchant à la stopper
par tous les moyens possibles.
Cependant,
vouloir mettre fin à un tel mouvement historique, c’est comme
essayer d’arrêter la mer avec les mains.
Il
est difficile de dire comment nous pourrions jouer un rôle dans
cette nouvelle lutte des classes. Le travail de nombreuses formes de
volontariat et de secours d’urgence est précieux, il aide, il
sauve des vies, il crée des relations ; mais les dimensions du
drame demeurent jusque-là bien supérieures aux forces que l’on
peut mobiliser par soi-même.
Je
crois que nous devons de toute façon tous accepter que nos vies ne
peuvent plus continuer comme cela, comme si de rien n’était, y
compris avec juste un peu plus de tolérance et de bienveillance. Ni
nous ni les migrants ne pouvons plus nous sauver tout seuls :
ceux qui disent “Les Italiens d'abord !” n’ont pas compris
que nous avons tous besoin des mêmes choses - maison, travail,
santé, école, droits, toutes ces choses que les migrants
recherchent et que nous sommes nous-mêmes en train de perdre petit à
petit, et que nous pourrions peut-être sauvegarder et récupérer
tous ensemble, pour tous.
Nous
devons faire retrouver à la démocratie sa signification la plus
profonde, qui ne se trouve pas dans la politique ou les institutions,
mais dans les êtres humains : une démocratie conçue comme
solidarité, comme capacité de reconnaître notre propre humanité
dans l’humanité des autres.
Y
a-t-il encore quelqu’un qui travaille là-dessus ?
Un
texte sacré de la pensée libérale disait : ma liberté prend
fin là où commence celle de mon voisin ; ce qui est
précisément une invitation à voir ce voisin, surtout s’il est
différent et nouveau, comme une limite à sa propre liberté, comme
un obstacle et un ennemi potentiel.
Je
crois que nous devrions reformuler ce texte : notre liberté
commence là où commence la liberté de notre voisin, nos droits et
ceux des migrants sont à jamais inséparables, notre liberté à
tous finit, et commence, à Lampedusa, Vintimille et Calais.
Il
Manifesto,
éditorial du 30 juillet 2015
Traduction :
Charles Heimberg (Genève), avec l’aimable autorisation
d’Alessandro Portelli que je remercie