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Que l'on prenne les choses par un bout ou par un autre, les conséquences de la marchandisation de nos vies sont les mêmes : partout désastreuses. Il faut relier les luttes entre elles et reboiser nos forêts de mots et d'actes vrais, de mots justes et d'actes justes, pour préserver nos vies et celles des enfants qui vivront, nous ne faisons pas que l'espérer, plus longtemps et mieux que nous...
Transmis par Isabelle d'ATTAC. MERCI.
Le Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l'espace naturel (SNUPFEN) a publié ce texte :
Les 26, 27 et 28 décembre 1999, il y a 20 ans aujourd’hui, les tempêtes
Lothar et Martin frappaient notre pays et ravageaient nos forêts.
Les personnels du service public forestier ont pendant des mois, des
années, tout donné et plus encore.
La tempête c’est tant de choses : de la solidarité, de l’engagement, de
la souffrance, des prises de conscience, un avant, un après.
Pour cette occasion, nous vous proposons de découvrir
le témoignage d’un collègue.
Pour arpenter le passé, le présent et parler d’avenir.
Si vous n'avez pas le temps de tout lire, commencez par lire la partie en bleu, vers la fin de ce texte puis vous verrez bien si cela vous amène ou pas à tout lire comme je l'ai fait.
J'ai
commencé en 1998…
Une autre époque. Un triage de 800 hectares, deux communes. Le temps
de faire les choses bien, propres, dans le détail. Le temps de
discuter avec le papy qui sort son bois de la tourbière avec sa
brouette, d’échanger avec les bûcherons, les ouvriers, pour
qu’ils me racontent aussi, qu’ils m’apprennent. Les plus beaux
hêtres se tranchaient à 3500 francs du mètre cube, et les feuillus
précieux flambaient, vendus à la pièce sur les parcs à grumes,
jusqu’à 90 000 francs du mètre cube ! Du jamais vu… En ce
temps-là, les marteaux étaient toujours au coffre, à la division,
gardés comme un trésor. On ne coupait les feuillus qu’en hiver,
hors sève, et on attendait le gel pour débarder. Le bûcheronnage
était saisonnier… comme les dégagements sylvicoles.
Et
puis, le 26 décembre 1999, j’ai compris.
J’ai compris qu’on ne maîtrise rien, tout forestier qu’on
soit. Qu’on ne sait rien de l’avenir, du possible ou de
l’impossible. Que la nature, quoi qu’il arrive, a le dernier mot.
J’ai vu mes collègues perdre toute leur vie de travail en deux
heures. Perdre tous leurs repères… Le monde entier est venu
acheter du bois : on a rempli des wagons, des containers, qui
partaient jusqu’au bout du monde. On a cubé pendant des mois, tous
les jours, des milliers de mètres cubes, des kilomètres de grumes
le long des routes. On était les forestiers de l’an 2000, et on
avait l’impression de vivre l’apocalypse forestière…
Mais
la forêt a repoussé, riche de cette glandée qu’on attendait
depuis quinze ans, de toute cette fructification miraculeuse, juste
avant Lothar. Elle savait, la forêt. Nous, forestiers de l’an
2000, allions passer notre vie à mener ces peuplements issus de
cette terrible tempête. Mon premier triage ravagé, j’ai découvert
la sylviculture extensive, le cassage, le traitement irrégulier.
Dans des trouées de 200 hectares, les ouvriers ont repris le
croissant. Et ils étaient contents. Et c’était beau toute cette
régé mélangée, riche, vive… C’était beau, même s’il
fallait lutter encore, pour que les crocodiles qui voulaient profiter
de la tempête ne mettent pas la main sur ces forêts, ne massacrent
pas les sols pour en faire des lotissements, des routes, des
carrières, à coup de milliers d’euros. Des millions promis en
masse aux communes sinistrées, et même aux directions qui voyaient
d’un bon œil arriver les 12% de ces jolis millions promis... Il a
fallu convaincre, défendre, tenir bon malgré les menaces, montrer
aux élus toute la richesse de ces milieux meurtris mais si
importants…
Et
puis il y a eu la réforme aussi.
On a lutté, oui, de toutes nos forces je crois. C’était beau.
Nous étions ensemble, solidaires. Je pense vraiment qu’on a réussi
à éviter le pire, malgré tout. Mon deuxième triage, sur 7 forêts,
a pris d’abord une, puis trois, puis 5 forêts supplémentaires au
fil des années. On m’a changé d’équipe, on m’a retiré les
forêts debout pour des forêts rasées. On a eu la canicule aussi,
en 2003, son lot de chenilles, de scolytes… On s’est mis à
marteler à la peinture, toute la journée, toute l’année. A
couper les bois en toute saison, à débarder par tous les temps,
pour les ventes. Tout s’est mis dans le même rythme. Mais
toujours, toujours la forêt repoussait.
On
nous disait tout ce qu’on ne ferait plus, que tout irait bien,
parce que les communes s’en débrouilleraient plutôt que de payer.
Mais elles payaient, les communes, cash, pour que surtout rien ne
change.
A
la seizième forêt qu’ils m’ont rajoutée, j’ai dit non. Stop.
J’ai laissé mes 500 cessionnaires, mes papys, mes conseils
municipaux, mes petites et grosses mairies, mes bucherons
caractériels. J’ai choisi la montagne, plus loin, plus dure, plus
rude, mais si belle aussi… La forêt des pentes et des roches,
mélangée, jardinée. La franc comtoise. J’y ai retrouvé le marteau
et les saisons…
Et
moi qui m’étais juré de ne jamais porter d’étiquette, j’ai
sauté le pas : j’ai pris des engagements, vraiment, au Snu.
J’ai porté ses valeurs, son cri, car c’était aussi les miens :
quelles forêts pour nos enfants ? On a lutté oui, de toutes
nos forces, défendu ces forêts et leurs forestiers. J’ai
découvert le mépris aussi, de ceux qui font semblant de nous
écouter mais qui n’entendent rien, parce qu’ils savent mieux.
Mais le mépris aussi de ceux qui se demandent toujours : « Mais
que font les syndicats ??? » J’ai pris la morsure des
sous-entendus… Ben oui parce que quand tu sièges tu n’es pas sur
ton triage, donc tu ne fais rien. Et quand tu n’obtiens pas ce que
veulent ceux que tu représentes, c’est que tu ne sers à rien, que
tu es vraiment nul, que tu vas juste glandouiller avec tes potes
pendant que les autres bossent ! Et si tu ne sièges plus parce
que cette mauvaise foi en face est juste insupportable, ce gouffre
entretenu entre la direction et notre réalité quotidienne, la
malhonnêteté des promesses jamais tenues, quand en face de toi les
dirigeants eux-mêmes s’assoient sur la loi pour faire la leur,
quand tu renonces parce que même si tu dis non ça ne change rien,
les autres, ceux qui restent en forêt sans surtout en sortir, tu les
entends encore : mais que font les syndicats ?
Et
toi, tu fais quoi ?
J’ai
vu les dépressions des collègues autour de moi, les burn-out. Les
départs en retraite non remplacés. Les collègues déçus, aigris,
plein d’amertume, partir soulagés en nous souhaitant bonne chance
et bon courage. Les contractuels non renouvelés. Mais il y a eu des
belles choses aussi. J’ai vu les jeunes arriver, motivés, heureux.
On s’est mis à garder des bois bio, à tenir compte ça et là des
sols, des oiseaux, de toutes ces espèces en train de disparaître.
Les réseaux naturalistes se sont développés. Je me suis enrichie
de toujours plus d’expériences, d’échecs et de réussites, de
petites victoires et de grandes déceptions. Et puis, toujours,
nourrissant, ces petits moments de grâce dans le quotidien du
forestier : la lumière dans les houppiers dans les fins de
journée d’automne, le givre qui fige la moindre brindille au petit
matin, le faon niché et tremblant sous la ronce, la mer de nuage
sous la crête… Le chant d’une Tengmalm au détour du chemin, le
grand tétras levé au bout d’une virée … Tous ces petits riens
qui font de ton métier l’un des plus beaux, que tu ne changerais
pour rien au monde.
On
s’est adapté aux nouveaux services, aux nouveaux départs, aux
expérimentations, au TDS, aux nouvelles directives, aux
contre-ordres, aux notes de service, à Teck, à ProdBois, aux
services qui se vident, aux postes jamais pourvus, aux intérims
interminables. J’ai appris à dire non, encore. C’est très mal
vu, mais salutaire. On a aussi martelé des peuplements entiers de
chênes de 45 au-dessus de rien, parce qu’il y avait du retard dans
les aménagements, parce que la surface d’équilibre, parce que
ceci, parce que cela. J’ai vu les prix des bois chuter toujours
plus bas, remonter parfois avant de redescendre, la direction
demander de prélever plus pour compenser. J’ai vu des bûcherons
payer toujours plus de charges sans pour autant gagner un euro de
plus. 100 francs du mètre cube en 1999, 15 € en 2019 :
étrange, mais ça n’a pas bougé. J’ai vu des gros bois partir
en tritu : des siècles de croissance pour finir en lamellé
collé dans un meuble en kit qui finira à la déchetterie dans dix
ans… Pour 38 €, 250 balles… Je ne m’y fais pas, ça me fait
toujours mal, à chaque fois. Je préfère les savoir mourir en forêt
de leur belle mort. J’ai vu des machines de plus en plus grosses,
de plus en plus lourdes, sortir tout de la forêt, parfois jusqu’aux
feuilles et aux aiguilles. J’ai vu des forestiers retourner
marteler parce que l’objectif n’était pas atteint. J’ai senti
l’amertume de ceux qui n’avaient pas eu le concours, l’examen,
des contractuels payés au lance-pierre et gentiment remerciés. Pour
boucler le budget on a fermé le campus, vendu les Arcs, vendu le
siège pour mieux le louer ensuite.
J’ai
vu le bon sens se perdre, comme fondu, au nom du chiffre, des
objectifs, et du budget …
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Et
puis il y a eu 2019. Ce
printemps-là, j’ai compris plus encore. En 2019, les sapins se
sont mis à sécher même en hiver… Même les plus beaux, surtout
les plus beaux, les plus vieux, les plus grands, les uns après les
autres, se sont éteints, comme ça, soudain. Il s’est mis à
pleuvoir des feuilles et des aiguilles, en plein été, même dans
les jeunes peuplements, même dans les peuplements les plus mélangés,
les plus sains, même en RBI. En plus des frênes qui mourraient
déjà, se sont mis à sécher les hêtres, les sapins, les épicéas.
Le paysage a changé, très vite, en quelques mois... J’ai marqué
des bois secs ou en train de mourir tous les jours. Tous les jours.
Et j’ai compris que moi, forestier de l’an 2000, je ne laisserai
peut-être rien derrière moi… Rien du travail de toutes ces
générations de forestiers, rien de ces vingt ans à y croire si
fort. Le gibier en surpopulation bouffe tout en dessous, tout sèche
au-dessus. Le gel de mai a cramé les feuillus, puis ils ont pris la
canicule de juin, puis celle de juillet, puis celle d’août. En
octobre, les scolytes continuaient encore dans les épicéas. Et j’ai
pleuré, oui, j’ai pleuré. Je n’ai pas honte de le dire. J’ai
pleuré en martelant des sapins centenaires, qui se dressaient si
fièrement hier encore. Je leur ai demandé pardon, à eux qui ont
traversé les deux guerres, la sècheresse de 76 et celle de 2003,
qui ont survécu à Lothar, à la neige, au vent, aux orages et aux
crues… Pardon, pardon pour les hommes… pardon pour tout ce
carbone rejeté sans conscience, pardon pour cette insouciante
surconsommation perpétuelle, pardon pour cette chaleur implacable
qui vous tue… On savait, depuis longtemps, mais on a continué,
comme si de rien n’était… Pardon, pardon… On a tous, chacun,
notre responsabilité. Parce qu’on n’a pas entendu, pas cru,
parce qu’on a pensé que c’était pour demain, et que demain ce
ne serait pas pour nous, pas pour eux… Parce qu’on s’est laissé
convaincre, qu’on a laissé gouverner les crocodiles, préservé
notre petit confort… Parce que la lutte n’a pas suffi…
J’ai
compris que mes petits enfants ne connaitraient pas ces forêts de
grands bois, si fiers, si riches… Que le monde qu’on a connu
jusqu’ici ne sera plus jamais le même.
Il
y a, à un moment donné, quelque chose qui s’est brisé en moi…
On
m’a dit de ne pas m’inquiéter, que ce n’était pas si grave.
Que ça allait s’arranger. S’arranger ? Les étés à
venir ? Les canicules, les sécheresses, les parasites, les
tempêtes, les crues ? Non, soyons réalistes, honnêtes avec
nous-même. Ça ne va pas s’arranger. Nous le savons très bien.
Les sapins, les hêtres, ne sont pas faits pour des températures de
40°, des nuits sans rosée. Le chalara, les chenilles, les scolytes,
non, ça ne va pas s’arranger.
Au
bout de six mois, oui, finalement tout le monde a reconnu qu’il y
avait là une crise, grave. Il y a des embauches de CDD, non
affectables aux triages vacants bien sûr, des financements pour les
camions qui emmènent les bois au large. Mais le feuillus précieux
partent chez Ikea, les scieurs locaux n’ont plus de contrats, il a
fallu leur vendre nous-mêmes nos lots sans le service bois. On
continue de marcher sur la tête, à l’envers…
Mais
depuis quelques semaines, je sais, moi, forestier de l’an 2000,
quel est mon projet pour les 20 prochaines années. Parce que comme
il y a vingt ans, les crocodiles vont revenir à l’assaut, auprès
des communes démunies. Ils vont essayer de convaincre, promettre les
milliers, les millions d’euros. Si nous n’avons, nous, en face,
qu’un argument de dépenses et de plantations aléatoires à leur
proposer, qui s’adapteront peut-être malgré les printemps secs,
malgré le gibier, à coup de subventions, ou pas, si c’est ça
notre réponse, on va droit dans le mur. Mais la forêt, résiliente,
toujours, s’adaptera. Il faut juste lui laisser le temps et
l’espace nécessaire. Préserver à tout prix, cet espace, et ces
sols. Ce ne seront plus les mêmes forêts, les mêmes arbres. Le
climat nouveau est arrivé, et ce sont d’autres essences, d’autres
équilibres qui vont se mettre en place. La forêt nouvelle
s’adaptera. Laissons-lui juste le temps, les dizaines d’années
nécessaires. Mais en attendant, nos arbres ne tiendront plus les
sols de montagne, les roches, ne retiendront plus les crues, ne
réguleront plus l’eau, là-haut. Alors partout, jusqu’au plus
bas de la plaine, tous en subiront les conséquences. Nous n’en
avons pas fini avec les inondations, ni avec les sécheresses.
Malheureusement si nous, forestiers, sommes aux premiers fronts, je
crains que tant qu’il y a de l’eau au robinet, peu de gens
prennent vraiment conscience de l’urgence, de la gravité de la
situation. Mais il va venir très vite le moment où l’eau ne
coulera plus au robinet. Bien plus vite qu’on ne le pense, car nous
sous estimons largement la part de la biosphère dans les équilibres
climatiques. La disparition de la forêt, même juste pour un temps,
même juste pour une ou deux générations humaines, c’est la
disparition de la régulation de l’eau. Et ce n’est pas en jouant
aux apprentis sorciers, en espérant accompagner les migrations des
espèces végétales sans que l’on sache du tout quelle sera
l’évolution du climat dans 10, 20, 60 ans, en plantant tout et
n’importe quoi n’importe où, qu’on va éviter ça. Non, le
boulot du forestier d’aujourd’hui et de demain ne sera plus de
produire ou de récolter du bois, ouvrons les yeux, mais bel et bien
de protéger les forêts pour protéger l’eau, donc la vie.
Protéger
les forêts pour protéger l'eau, donc la vie.
Pas seulement celle de la faune et de la flore, mais toute la vie, de
toutes les espèces, nous compris. Et si cette protection des sols et
de la résilience forestière naturelle, qui a juste besoin du temps
et de l’espace nécessaire, ne deviennent pas une priorité
absolue, si l’on ne prend pas conscience qu’il faut dès à
présent s’adapter au temps dont elle a besoin, et non plus essayer
de l’adapter au temps de nos courtes générations, alors nous
allons, très vite, le payer, et très cher.
J’ai
reconnu cette brisure en moi, je l’ai reconnue car je l’ai vue
dans les yeux de mes collègues en 2000. Mais cette brisure j’en ai
fait une force aujourd’hui : mes yeux sont ouverts, je sais où
est ma place, quel est mon rôle. Si le quotidien reste difficile, je
sais, moi, mes priorités absolues. Et je sais combien chacun a
besoin du forestier pour être là, pour protéger ce qui survit des
feux à venir, de la destruction des sols forestiers, de la pollution
et des crocodiles. Gageons qu’il faudra beaucoup, beaucoup de temps
avant que cette prise de conscience monte jusqu’aux cerveaux
encombrés de nos dirigeants. Espérons que lorsque l’eau ne
coulera plus au robinet, que lorsque la Seine aura envahi Paris, ils
feront le lien, et réfléchirons non plus en euros, mais avec du bon
sens, non plus à échéance électorale, mais à l’échelle de la
vie.
Je
suis forestier de l’an 2000, et la première chose que j’ai
apprise, lorsque j’avais vingt ans, c’est que le forestier doit
avant tout préserver sa surface forestière, l’état forestier.
C’est ce qu’il y a de plus difficile, mais c’est notre métier,
avant tout. Il est plus que jamais fondamental aujourd’hui. Tout ce
que nous pourrons préserver donnera une chance supplémentaire à
nos enfants, à nos petits-enfants, de connaître les arbres, les
forêts, l’eau. De survivre… Ne l’oublions jamais.
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Pour compléter et confirmer ce qui est écrit dans cet article, une vidéo de 4 minutes sur le site FR3(12/5/2019) cliquez sur :
Forêts : la biodiversité menacée.