Deux tribunes parues le 21 février 2026
qui rappellent l'urgence de s'approprier l'histoire
1/ Tribune collective parue dans L'Humanité :
"Affirmer notre antifascisme : notre devoir du moment"
Nous vivons des temps dangereux, où le camp du suprémacisme, de l’extrême droite et du néofascisme se trouve en position de force partout dans le monde. La France ne fait malheureusement pas exception à cette vague mondiale. Il s’agit à la fois d’une montée de l’extrême droite institutionnelle, mais aussi d’une extrême droitisation des discours médiatiques et politiques en général, ainsi que de la violence de rue. Nous pouvons affronter ce péril si le camp antifasciste est solidaire et déterminé pour empêcher le pays de sombrer dans le pire.
À ce titre, nous sommes à un tournant. Le 12 février dernier, à Lyon, un drame a eu lieu : la mort d’un militant d’extrême droite, manifestement venu participer à une rixe contre des militants antifascistes. La mort violente d’un jeune de 23 ans est toujours inacceptable, et nous sommes horrifiés par elle. Depuis ce drame, nous assistons avec sidération à la tentative d’instaurer une véritable chape de plomb sur la gauche et les forces antifascistes, qu’elles soient institutionnelles ou issues du mouvement social.(...)
Laisser ainsi le camp suprémaciste dicter sa lecture des événements est irresponsable. C’est faire le lit de l’extrême droite et aider à une manœuvre qui vise, pour la première fois depuis la Libération, à inverser les rôles entre fascistes et antifascistes.(...)
Notre devoir n’est pas de crier avec les loups pour accabler le mouvement antifasciste ou la France insoumise. L’urgence est de faire bloc pour d’abord réaffirmer une réalité que montrent tous les chiffres : la violence politique vient d’abord de l’extrême droite. 90 % des morts d’assassinats politiques entre 1986 et 2021 sont le fait de ce camp. Depuis 2022, 12 personnes ont été tuées des mains de l’extrême droite dans notre pays. Encore ces derniers jours, des permanences politiques et syndicales, des bars et des lieux de convivialité ont été pris pour cible, faisant plusieurs blessés. Nous devons être nombreux à refuser la diabolisation de l’antifascisme, et son corollaire, la dédiabolisation du fascisme.
Pour lire la totalité voir ici : https://www.humanite.fr/en-debat/extreme-droite/affirmer-notre-antifascisme-le-devoir-du-moment
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2/ Le Monde 21 février 2026, Tribune de Philippe Marlière :
« Après le meurtre de Quentin Deranque, la gauche est prise en étau »
"Dans Les Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt a montré que les régimes fascistes ont assis leur pouvoir en substituant à la réalité historique des faits une vérité fictive et fabriquée. Cette vérité alternative, soutenue par la terreur et la propagande d’Etat, a brouillé les repères moraux. Dans cet environnement, l’idéologie est une arme manichéenne qui produit une inversion morale : elle transforme le faux en vrai et impose une vérité officielle.
La France, pays démocratique et Etat de droit, n’est nullement comparable aux régimes totalitaires des années 1930 et 1940. Cependant, la réaction qui a suivi le meurtre du jeune militant d’extrême droite Quentin Deranque par des militants antifascistes est stupéfiante. Elle emprunte aux mécanismes d’inversion idéologique propres aux régimes autoritaires. Le feu incessant contre la mouvance antifasciste – notamment la Jeune Garde, dont des membres apparaissent liés au meurtre – et son alliée, La France insoumise (LFI), sidère du fait de son intensité. Le mouvement « insoumis » n’a pourtant jamais appelé publiquement à des actions violentes.
Le débat public connaît une agitation extrême, car la crise provoquée par ce meurtre crée un effet d’aubaine : le Rassemblement national (RN) a l’occasion d’achever sa dédiabolisation. Les héritiers du Front national n’ont de cesse de faire oublier que leur parti, né en 1972, rassemblait d’ex-collaborateurs de Vichy, d’ex-Waffen SS, d’ex-membres de l’OAS ou de la mouvance néofasciste étudiante. Le RN n’a jamais officiellement répudié sa filiation avec le fascisme français ; un legs qui a longtemps mis le parti à l’index, en dépit des efforts de Marine Le Pen pour le rendre fréquentable.
Bataille culturelle suprême
Jordan Bardella a affirmé qu’un cordon sanitaire devait être placé autour de LFI. Hier, ces propos auraient suscité les sarcasmes. Aujourd’hui, personne n’ose publiquement les réfuter. Le RN utilise la séquence politique actuelle pour se faire accepter définitivement dans le mainstream politique et redéployer le cordon sanitaire autour de LFI.
Le révisionnisme est la bataille culturelle suprême de l’extrême droite. Le RN tente d’instrumentaliser la mort de Quentin Deranque pour imposer son vocabulaire dans le champ des idées politiques. Avec le concours de la droite macroniste et des Républicains, le parti d’extrême droite présente l’antifascisme comme le « nouveau fascisme » et les antifascistes comme des « nazillons ». Que penseraient les résistants communistes, socialistes et gaullistes de cette inversion des rôles ?
Ce révisionnisme mémoriel est aussi culotté qu’inquiétant : la réalité historique est effacée d’un trait de plume et le RN s’auto-exonère de ses idées extrémistes, passées ou présentes. C’est une falsification de l’histoire, une inversion des valeurs et un confusionnisme pervers, car le RN prétend reprendre le flambeau d’un antifascisme authentique. La droite macroniste et les Républicains l’approuvent, estimant que la chute de Jean-Luc Mélenchon, leur principal rival en 2027, est plus importante que la vérité historique ou l’éthique politique.