Ludivine Bantigny : « Les forces de gauche doivent valoriser l’auto-organisation »
L’historienne
Ludivine Bantigny interpelle la gauche sur la nécessité de se doter
d’une stratégie politique à long terme pour gagner. Elle explique
pourquoi l’union de la gauche doit, à ce titre, faire davantage
confiance à l’auto-organisation à la base.
Dans Que faire ? Stratégies d’hier et d’aujourd’hui pour une vraie démocratie (éditions
10/18), Ludivine Bantigny interpelle les organisations de gauche sur la
nécessité de penser une stratégie à long terme pour gagner, en se
nourrissant des expériences du passé, de la Commune de Paris à Mai-68 en
passant par le Front populaire. Après la mobilisation historique contre
la réforme des retraites, et alors que la menace de l’extrême droite
est chaque jour plus tangible, elle lance un appel : « Nous n’avons plus le temps du sectarisme, des choix binaires, du tout ou rien. »
L’historienne, spécialiste de Mai-68 et autrice dernièrement de L’Ensauvagement du capital,
qui avait rejoint le parlement de la Nouvelle Union populaire
écologique et sociale (Nupes) pendant les élections législatives, salue
ainsi les efforts faits à l’Assemblée nationale par les député·es de
gauche, mais elle les invite à considérer davantage l’importance de la
politique en dehors des arènes parlementaires.
Mediapart :
Un an après la formation de la Nupes, vous interpellez les
organisations, partis de gauche et syndicats sur la nécessité d’élaborer
une stratégie politique en tirant les leçons de l’histoire. Quel
premier bilan tirez-vous de l’existence de cette coalition ?
Ludivine Bantigny : Il
y a des choses très enthousiasmantes, et même surprenantes : la
relative force de cette unité, et son engagement concret, pratique et
extrêmement sincère dans la mobilisation contre la réforme des
retraites. C’est un phénomène assez rare. Généralement, ces
organisations de gauche à vocation plutôt parlementaire se focalisent,
par définition, sur les batailles à l’Assemblée et au Sénat, et laissent
les mouvements sociaux se déployer par eux-mêmes, en étant assez
distantes à l’égard de « la rue » et a fortiori de l’auto-organisation populaire.
De ce point de vue, Jean-Luc Mélenchon a évolué par rapport à ce qu’il disait fin 2019 [lors d’une précédente mobilisation contre la réforme des retraites – ndlr],
lorsqu’il privilégiait les manifestations le samedi et posait peu la
question de la grève. Cette fois-ci, il n’y a pas eu de failles dans le
dispositif de solidarité avec le mouvement, en extériorité et même
pleinement dedans.
Pour autant, la Nupes a
aussi des limites : c’est le retour des querelles de chapelles, qui ne
sont pas du tout à la hauteur de la situation historique, aussi bien en
interne, dans certaines organisations, qu’au sein même de la coalition.
C’est la première inquiétude que j’ai, et je pense que beaucoup la
partagent. On a constaté l’attitude en partie électoraliste de Fabien
Roussel (*), qui par opportunisme et par pragmatisme politique est prêt à
créer une porosité avec des thématiques comme celle des dites
« frontières passoires », qui visent à attirer un électorat d’extrême
droite – ça me semble dangereux.
Il y a un manque de confiance dans l’auto-organisation à la base.
Quant
à La France insoumise (LFI), les divisions liées à sa direction
trahissent un manque de confiance dans la force du collectif. C’est le
grand problème de ces organisations, et de LFI en particulier : elle
prône beaucoup l’horizontalité, la sortie de la Ve République, la rupture avec le culte du chef, le pouvoir parlementaire, mais ne s’applique pas ces principes, comme on l’a vu avec les modalités de constitution des instances de direction.
Globalement,
les forces de gauche doivent valoriser davantage l’auto-organisation.
C’est ce qui nous a beaucoup manqué dans la mobilisation. Il faut
réfléchir à des questions stratégiques d’organisation du mouvement.
C’est parfaitement le rôle des partis et d’organisations politiques
comme celles dont on parle. Ça n’a pas été fait parce qu’il y a un
manque de confiance dans l’auto-organisation à la base, dans l’idée de
comités de grève ou d’action, et de fédération de ces comités. C’est
pourtant une question déterminante sur le plan de la démocratie du
mouvement, avec un plan de bataille pour gagner.
L’un
des effets du mouvement contre la réforme des retraites n’a-t-il pas
été d’exercer une pression à l’union sur la gauche, et de la faire
renouer avec les pratiques du mouvement social ?
Si,
et ça devrait être un réflexe politique et stratégique structurant. La
spontanéité des caisses de grève, par exemple, a été considérable, y
compris du côté de LFI. C’est le signe d’un va-et-vient entre la
bataille parlementaire et la bataille sur le terrain de la lutte
sociale. Ce qui nous manque, c’est une réflexion théorique et
stratégique sur la « forme parti » à partir de l’histoire. Cela concerne
tant la Nupes que les organisations de gauche radicale.
Aujourd’hui,
la Nupes reste cantonnée à l’Assemblée nationale. Si elle se déclinait
localement et ralliait intellectuels, activistes et syndicalistes,
pourrait-elle devenir cette véritable organisation qui fait défaut à la
gauche ?
Oui, mais pour l’instant elle
se heurte à un problème d’effectifs. L’essentiel des cadres qui étaient à
l’initiative du parlement de la Nupes sont désormais des
parlementaires, et ils et elles sont débordé·es. Comme la logique dans
ce mouvement est de s’en remettre aux cadres, l’initiative de le
réactiver n’est pas prise. La grande puissance du mouvement de Mai-68
résidait à la fois dans le fait que c’était une grève – or, la nécessité
centrale de la grève n’a pas été assez valorisée dans la mobilisation
–, mais aussi dans le soutien de comités d’action, de comités de grève,
de comités de quartier, et dans l’idée de leur fédération.
Les
partis de gauche ont tendance à fétichiser la Commune de Paris, le
Front populaire et Mai-68, ils ne rentrent jamais dans la discussion
concrète des pratiques stratégiques mises en œuvre durant ces grands
moments. Ce que vous décrivez, c’est-à-dire un mouvement qui
rassemblerait des collectifs, des grévistes, des « intellectuels », des
syndicalistes, serait une force considérable, mais en dernière instance,
il est empêché par une volonté de contrôle des organisations, dans les
modalités de structuration. C’est notre responsabilité de faire pression
pour qu’il en soit autrement.
Ludivine Bantigny à Paris le 10 mai 2023. © Photo Sébastien Calvet / MediapartL’incapacité
du mouvement de faire plier le gouvernement pourrait faire désespérer
de la possibilité de peser nationalement par des actions de masse, et
inciter à ne plus s’investir que dans des luttes plus locales,
performatives, loin des partis et des syndicats...
Il
faut arrêter d’opposer les stratégies les unes aux autres. Je pense
qu’on aurait pu gagner contre la réforme des retraites, mais il a manqué
une détermination et une ligne stratégique. Il y a eu quatorze journées
d’action, de grève, de perte de salaire ! Si elles avaient été
concentrées, le pouvoir aurait été profondément fragilisé, d’autant plus
que l’opinion restait très favorable au blocage du pays.
Le 7 mars, Laurent Berger a parlé de « mettre le pays à l’arrêt »,
mais ce n’était pas reconductible. Grâce aux caisses de grève, on avait
les moyens d’établir une grève prolongée. Je pense que ça peut encore
marcher. Sinon, c’est une résignation au trop-grave. Les
micro-résistances et les luttes locales sont essentielles, mais elles
sont aussi parfois harassantes et isolées. On a besoin de fédération.
C’est le débat qui était mené en 68 : privilégier la spontanéité à la
centralisation ne doit pas empêcher de fédérer des initiatives
autonomes.
Tout en défendant le fait que
nous n’avons « plus le temps du sectarisme et des choix binaires » entre
réformisme et révolution, vous rappelez que par le passé, les
gouvernements de gauche ont souvent été écrasés par la réplique de la
bourgeoisie capitaliste. Comment la gauche doit-elle se préparer ?
Les
gouvernements de gauche ont déçu parce qu’ils n’ont pas touché à la
structure même des rapports sociaux et de la propriété privée des moyens
de production. Dès lors, les forces hostiles en face d’eux ont grignoté
les conquêtes obtenues. Je ne dis pas qu’il ne faut pas voter et
soutenir les candidatures de ces partis sincèrement de gauche avec des
perspectives émancipatrices, dont les programmes sont nourris par les
luttes dans différents secteurs. Mais ils doivent véritablement se poser
la question des obstacles qui seront sur leur route.
Il pourrait alors y avoir une transformation révolutionnaire lente.
Quand
j’ai demandé à un économiste proche de LFI comment ils feraient
respecter l’écart maximum de 1 à 20 entre les salaires dans une
entreprise, il m’a dit : « On socialisera les entreprises qui s’y opposent. » C’est
une mesure tellement radicale qu’elle en devient révolutionnaire. Ce
n’est pas une révolution au sens de la prise de pouvoir par la violence,
mais ce type de gouvernement sera alors face à une croisée des
chemins : soit il cédera aux injonctions du capital, soit il devra approfondir le droit du travail et mettre en place des structures concrètes pour que ce droit ne soit pas abstrait.
L’exemple
du Front populaire est éloquent, car contrairement à une idée reçue,
très vite après les conquêtes arrachées par la grève, il a reculé…
Tout
à fait : le pouvoir n’entendait pas changer radicalement les structures
sociales et économiques, ce qui a permis au patronat de reprendre
confiance après avoir eu peur au moment de signer les accords de
Matignon. Les quarante heures n’étaient ainsi souvent pas appliquées, ou
très lentement, et l’inflation a vite balayé les hausses de salaires –
comme en 1968. Restent les congés payés, qui ont toutefois été très
compliqués à appliquer localement. Les élans incroyables de 1936, 1968
et 1981 ont ainsi débouché, pour des raisons similaires, sur des mesures
insuffisantes par rapport à la réalité de ces mobilisations.
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Comment éviter que cela se reproduise ?
Dans
l’absolu, et un absolu fondé sur les expériences passées et
contemporaines, je pense qu’il faudrait des éléments divers : des
manières de faire sécession, des territoires communalisés, des unités de
production sous forme de mutuelles, de coopératives, des mobilisations
sociales de type grève, et un gouvernement qui s’en serve comme points
d’appui, en les respectant. Il pourrait alors y avoir une transformation
révolutionnaire lente, qui sans doute devra passer par de la violence
pour instaurer un rapport de force et mener des réformes jusqu’au bout.
Il faut reprendre l’habitude de dire : c’est nous qui décidons, on ne se
laissera pas déposséder, ni de notre travail, ni de la décision
démocratique.
La réforme des retraites
pourrait encore être abrogée le 8 juin à l’Assemblée nationale. Que
devrait faire la gauche de cette victoire, si elle se produit ?
Il
faudrait s’en réjouir pleinement, fêter ça avec force, et souligner que
ce n’est pas d’abord une victoire institutionnelle mais le résultat de
la mobilisation, dans toutes ses nuances, du soutien par procuration à
l’engagement plein et entier, dans les villes de toutes tailles. Ce
serait la victoire d’une combinaison entre un travail parlementaire et
un travail de terrain, sans lequel le premier n’aurait pas eu cette
force. Ce serait la preuve d’une unité et d’une articulation
nécessaires.
Fabien Roussel (ce matin le 22 mai 2023 sur France Inter de 8h20 à 9h) revient sur cette remise en cause de ses propos. J'en résume le sens, vous pourrez retrouver sur le site de France Inter ce qu'il dit exactement, à propos des nouvelles mesures de répression à l'égard des exilés : les frontières sont ouvertes à tous les capitaux, de vraies passoires mais elles se ferment quand il s'agit de secourir les migrants. Nous sommes pour l'accueil des migrants et la régularisation des sans-papiers pas pour la fuite des capitaux dans les paradis fiscaux.
Je rajoute cette citation d'Armand Gatti "C'est toujours la même sale guerre contre les pauvres"
Voir aussi la vidéo signalée par Richard, un échange entre les quatre composantes de la Nupes invitées par le journal Libération :
https://oinoleboso.blogspot.com/2023/06/liberation-rassemble-les-representants.html