L'histoire de la colère, par Charles Pépin
Je voudrais ce matin vous parler d’une grande colère, de celles qui lavent, qui nous purgent et nous délivrent, puis cèdent la place à un grand soulagement,
à une accalmie plus prodigieuse encore que la tempête qui vient de se
taire, une colère qui me fait un peu penser à celle de Meursault face à
l’aumônier dans L’Étranger de Camus… Vous vous souvenez…
Meursault est condamné à mort, il n’a plus que quelques instants à vivre
et cet aumônier vient les lui gâcher… « Alors, je ne sais pas
pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé à moi. Je me suis mis à crier
à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je
l’avais pris par le collier de sa soutane. Je déversais sur lui tout le
fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère ». Je voudrais ce matin vous parler de la colère d’une femme. Savez-vous pourquoi la colère est parfois si belle, saine et légitime ? Parce qu’elle vient indiquer une limite, quelque chose de non négociable. Elle est belle également parce qu’elle prépare le terrain pour autre chose qu’elle-même.
Vous vous souvenez de l’apaisement de Meursault, après sa grande
colère. Il est prêt à aimer, désormais. Comme purgé, et à l’heure de
quitter ce monde, il comprend combien il l’a aimé. Elle aussi, une fois
que la rage s’en est allé, qu’elle a fait une place en elle au grand feu
de sa fureur, elle se sent capable d’un amour inédit. Elle a traversé
la tempête, et la voilà sereine, gardant ce qu’il faut de souffle pour
dire l’essentiel. Elle aime le verbe libre et c’est pourquoi elle peut dire la colère tout autant que l’amour.
Pour parler de grande colère et de verbe libre, d’amour des mots et d’amour tout court, nous avons la joie de recevoir Fatou Diome, romancière et essayiste franco-sénégalaise dont le prochain livre, Le Verbe libre ou le silence sort dans quelques jours aux éditions Albin Michel. Elle s’y emporte un peu, beaucoup même, mais d’une colère pleine de souffle et de style, contre ses éditeurs qui voudraient tenir sa plume à sa place.
Fatou Diome nous rejoint dans la caverne de France Inter, sous le
soleil de Platon, pour nous aider à réfléchir à cette belle question : dans quelle mesure notre colère nous libère-t-elle ?
Extraits de l'émission :
"Je suis la sale gosse qui ait écrit ça, j'assume"
"Écrire
pour dire ce que l'on a sur le coeur, je ne savais pas que c'était un
métier possible. Enfant, je croyais qu'un écrivain était forcément mort"
"Je
suis un oxymore, je suis le Nord et le Sud, je viens du Sénégal et je
vis à Strasbourg. Je vois des passerelles, des bras de mer qui
confluent, c'est cette image que je vois à travers la littérature-monde
de Goethe"
"Le
premier humaniste que j'ai rencontré, c'est mon grand-père, il
accueillait tout le monde dans son village. Les valeurs ne sont pas
antinomiques quand elles sont vraies"
Archives et références
- Lecture de L'Étranger de Camus (1942)
Programmation musicale
Heavy Cross,* de Gossip
Pas vraiment*, de Stromae