Cette survivante Rrom de l’Holocauste peignait des bottes, des barbelés, de la fumée et des soldats souriants. En tant que fille de survivant·es, ces images m’ont semblé terriblement familières
Stojka peignait des feux métaphoriques et des personnes volant à travers les flammes. À Gaza, un monde a disparu sous les bombes intelligentes et les bombardements insensés.
Les peintures et dessins de l’artiste, militante, écrivaine, parolière et survivante de l’Holocauste Ceija Stojka sont actuellement exposés au Drawing Center de New York.
Composée de plus de 60 œuvres, l’exposition « Ceija Stojka : Making Visible » captive dès le premier regard. Elle est à la fois surprenante et familière, tant au niveau de chaque pièce prise individuellement que de l’ensemble. Du figuratif à l’expressif, en passant par le presque abstrait, les peintures traduisent l’horreur que Stojka a vécue dans son enfance : la cruauté et le pouvoir sans limites auxquels elle a été confrontée, la beauté de la nature profanée et corrompue par ce mal, et l’effacement de toute personne vivante.
Je suis la fille de survivant·es. Chaque peinture et chaque dessin de Ceija Stojka m’a révélé quelque chose sur mes parent·es que je ne leur avais jamais demandé, que j’avais oublié ou refoulé.
Née en 1933, Ceija Stojka a été déportée avec sa mère et ses cinq frères et sœurs d’Autriche à Auschwitz en 1943, où elles et ils ont été placés sur des couchettes étroites dans une baraque près de la cheminée. Son père avait été envoyé auparavant à Dachau et avait été assassiné en 1942. Son plus jeune frère est mort du typhus. De nombreux membres de la famille élargie ont disparu dans la fumée des crématoires.
À Auschwitz, on leur avait tatoué des numéros sur les bras. Ceija Ceija, alors âgée de dix ans, portait le numéro Z6399. La lettre Z désignait les détenu·es Rroms comme elle. En 1948, le ministère autrichien de l’Intérieur a publié un décret concernant la « nuisance gitane » qui prévoyait l’expulsion des Rroms apatrides. Dans les années 1960, après une longue lutte pour la reconnaissance du génocide des Rroms, les Rroms autrichien·nes ont commencé à recevoir des indemnités.
Ceija Stojka a élevé quatre enfants et gagnait sa vie en vendant des tapis. La vie nomade a cédé la place à une résidence permanente. Ce n’est qu’à la fin des années 1980, à l’âge de 55 ans, qu’elle a commencé à raconter son histoire, à écrire et à peindre, comme si tout s’était passé la veille. Elle est décédée en 2013.
Chaque coup de pinceau dans l’œuvre de Ceija Stojka fait écho à ce que mes parent·es ont vécu, connu et raconté. Les mort·es et les vivant·es se pressaient les un·es contre les autres. Des foules se tenaient serrées à côté des baraques et des chambres à gaz. Et les nazis, souriant largement, observaient celles et ceux qui étaient destinés à la déportation et les fouettaient.
Ceija Stojka peint leurs lourdes bottes et, ici et là, me semble-t-il, leurs sourires. Les sourires que l’on voit sur les photographies de nazis maltraitant leurs captifs ou les regardant marcher vers des wagons de marchandises m’ont rempli, dès l’enfance, de dégoût, de mépris et de haine. Ceija Stojka excelle à libérer ces émotions, qui se heurtent aux limites du langage, et à les canaliser dans la peinture.
Un sourire en soi n’est pas de la violence. Mais les sourires filmés dans les vidéos mises en ligne par les soldat·es de l’armée israélienne elles et eux-mêmes sur les réseaux sociaux – aux côtés de détenu·es palestinien·nes ligoté·es et aux yeux bandés, ou devant des villages et des quartiers détruits – sont comme des coups de poignard dans le dos de mes parent·es.
À Gaza, ce ne sont pas des corbeaux, mais des rats. Et ils sont bien réels.
Ceija Stojka a peint des volées de corbeaux attirés par l’odeur des cadavres. Dans son œuvre, ces oiseaux deviennent les symboles de la cruauté inépuisable des meurtriers et de la mort elle-même, à propos de laquelle elle a écrit : « Même la mort est terrifiée par Auschwitz. »
Au sujet de la persécution et de la discrimination auxquelles les Rroms ont continué de faire face après la guerre, elle a écrit plus tard : « J’ai peur que l’Europe oublie son passé et qu’Auschwitz ne fasse que dormir. »
À Gaza, ce ne sont pas des corbeaux, mais des rats. Et ils sont bien réels. Après avoir rongé les restes humains sous les décombres, ils envahissent les tentes où les survivant·es se réfugient et s’attaquent également à leur chair. En tant que fille de survivant·es, j’ai dévoré la littérature sur l’Holocauste tout au long de mon enfance et de mon adolescence. Je me souviens des descriptions des rats dans le ghetto de Varsovie et dans les égouts. Je me souviens de mon père décrivant, avec un dégoût impuissant, les rats qui se précipitaient entre ses jambes dans le ghetto où il a été incarcéré pendant trois ans. En tant que fille de survivant·es, je reconnais l’insensibilité et l’arrogance du déni lorsque j’y suis confrontée.
Ceija Stojka a peint un feu métaphorique et des gens volant à travers les flammes. À Gaza, un monde a disparu sous les bombes de précision et les bombardements insensés. Elle a peint des silhouettes sans visage derrière des barbelés, des barbelés sans personnes, et des yeux sans visages. Mais les yeux en amande d’Amal, le front haut de Mustafa, la pipe et le sourire en plissant les yeux de Samir, ainsi que la fossette de Yaffa complètent les traits de toustes les autres habitant·es de Gaza.
Chaque personne vivante là-bas a perdu des dizaines de parent·es et d’ami·es, voire plus. Avant la guerre, Israël confinait 2,3 millions de personnes sur 365 kilomètres carrés. Aujourd’hui, après avoir soustrait la Ligne jaune et la Ligne orange, il reste environ 120 kilomètres carrés, où sont confinés environ 2 millions de personnes – après avoir déduit les morts, les corps en décomposition sans sépulture, celles et ceux qui pourrissent dans les prisons et celles et ceux qui ont réussi à s’échapper.
En tant que fille de survivant·es de l’Holocauste, je sais qu’un holocauste ne se produit pas simplement. Il est perpétré. Et pour cela, il faut bien plus que quelques dirigeant·es et commandant·es, des bottes lourdes et des sourires.
En tant que membre de la société juive israélienne qui perpétue des holocaustes, je me suis affalée sur le banc au centre de la salle du Drawing Center, et les peintures de Ceija Stojka m’ont aussi parlé de Gaza.
Amira Hass
https://www.haaretz.com/opinion/2026-05-13/ty-article/.premium/auschwitz-is-only-sleeping-what-ceija-stojkas-art-told-me-about-gaza/0000019e-20ed-d504-a7de-aced62210000
Traduit par DE
merci à MHL pour la communication de cet article
De Ceija Stojka :
Nous vivons cachés – Récits d’une Romni à travers le siècle
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2018/03/16/mais-on-peut-aussi-porter-le-deuil-sans-une-robe-noire/
Je rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/04/25/je-me-retourne-et-jy-suis-de-nouveau/