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Bébert, alias Marcel Durand ou encore Hubert Truxler, auteur de Grain de sable sur le capot, est venu nous rendre visite à Yutz le 8 mars 2014. Depuis nous restons en relations multiples. Corinne Grenouillet, professeure à l’université de Strasbourg, a rédigé une notice consacrée à son livre et destinée à paraître dans un Dictionnaire des récits du travail. Nous la publions ci-dessous avec son autorisation.
Grain de sable sous le capot (Marcel Durand)
Le témoignage qu’Hubert Truxler publie sous pseudonyme en 1990 sous le titre Grain de sable sous le capot chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux (Paris, La Brèche, 1990, 293 p.) a connu une deuxième édition en 2006 revue et augmentée, notamment d’une préface du sociologue Michel Pialoux. Un sous-titre précise alors : Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003) (Marseille, Agone, 430 p.).
Ce livre, unique en son genre, est constitué d’un ensemble de textes écrit par un OS (Ouvrier Spécialisé) entré à l’usine de Sochaux à la fin des années 1960 et qui y a accompli toute sa vie professionnelle. La première édition est composée de trois textes : « Le clan des planches de bord », « Les trois K » et « La résistance dans Hen-Heins ». La seconde y ajoute « Peugeot la colère », « Galère Pijo », ainsi qu’une série d’annexes (tracts, analyses, lettres).
Truxler-Durand a commencé à écrire à propos de la grève de 1981, sollicité par des camarades militants, qui souhaitaient ainsi garder une trace de leur mouvement : « Les trois K » retrace l’opposition burlesque entre les « Kamarades » (les grévistes), les « Kravates » (les représentants de la direction de Peugeot) et les « Kons » (les ouvriers qui ne veulent pas s’impliquer). Puis l’auteur est remonté en arrière dans son histoire personnelle et collective pour raconter l’histoire d’un groupe de quatre copains, de jeunes ouvriers farceurs, travaillant aux « planches de bord » dans un des ateliers de finition de la chaîne.
Le premier texte du livre, « Le clan des planches de bord », qui renvoie aux années 1973-1977, met donc en scène un petit groupe d’OS, qui n’ont de cesse d’inventer des gags, de se faire des farces entre eux, et surtout de piéger les « fayots » ou les chefs pour s’en moquer. Comme l’indique un des intertitres, il s’agit de « faire le fou pour ne pas le devenir » (p. 78 – formule reprise aussi p. 183), par des provocations et des comportements outranciers (imiter des cris d’animaux par exemple), parfois d’ailleurs particulièrement sexistes.
S’il y a une certaine rudesse dans ces « vacheries » faites aux camarades (par exemple, serrer la main à un collègue après avoir mis dans sa paume de la graisse, du savon ou, pire, de la colle), elle s’accompagne aussi d’une solidarité dans la réalisation des tâches à accomplir, en fin de journée ou sur une voiture spéciale. L’équipe se compose alors de 25 individus « mâles et femelles, dont les trois-quarts n’ont pas vingt-cinq ans » (p. 87), dans une période où « le rapport de force est en faveur des ouvriers » (p. 124). La première partie du livre se ressent de cette situation et frappe par son alacrité et sa drôlerie. À partir de l’automne 1979, les embauches cessent, les « noyaux de sympathie » (p. 125) sont cassés par la direction, et le « clan des planches de bord » dispersé dans l’atelier.
Le second texte du livre, « Les trois K », est un journal de grève, tenu entre le 21 octobre et le 15 décembre 1981. Si le genre est relativement traditionnel dans les écrits ouvriers, « Les trois K » s’en distingue par son ton burlesque et par les situations, toujours présentées avec humour. La méthode utilisée par les « kamarades » (les grévistes) consiste à circuler en cortège bruyant dans les diverses chaînes, tandis que les « kravates » tentent de les contenir sans succès, et sont souvent obligés de courir après eux. L’antagonisme est ainsi l’occasion de bons mots qui tournent en ridicule les représentants de la direction ; la violence physique (« une petite bagarre pour rire » p. 170) ou les dégradations (« un camarade labour[e] ailes et portières à l’aide d’un canif, soucieux de donner du travail au retoucheur de peinture » p. 171) sont minimisées, et prétextes à rigolade.
Imitant le bruit d’une visseuse, l’onomatopée « Hen-Heins » renvoie au cri de « ralliement » (p. 185) et de révolte d’une poignée d’ouvriers irréductibles au nouveau management « participatif » que Peugeot tente d’instaurer. Le clan des planches de bord et leurs amis ont vieilli et sont désormais « éparpillés dans la jungle de l’atelier de finition » (p. 185). « La résistance des Hen-Heins (1982-1988) » reprend la forme fragmentaire du « Clan les planches de bord » pour mettre en cause les nouvelles méthodes managériales (cercles de qualité, briefing, autocontrôle, entretiens individualisés, journal interne…) et les effets de l’informatisation sur le contrôle des travailleurs. La « tribu » des Hen-Heins est constitués de « grains de sable » qui viennent gripper une « mécanique trop bien huilée » (p. 204). Refusant le « nouvel état participatif de merde » (p. 212), ils ne sont pas intégrables et s’ils adhèrent à l’idée d’un « esprit d’équipe », ce ne peut être que « dans le sens des conditions de travail réellement plus humaines » (p. 204). Mais les temps ont changé, et ce texte déplore sur un mode humoristique plus amer les transformations du travail (intensification des cadences, chasse aux temps morts), des pratiques sociales et du comportement des ouvriers.
Écrire les deux derniers textes (figurant dans la version de 2006 uniquement) ont été, selon l’auteur lui-même, une « souffrance » (p. 50). « Peugeot la colère. Grève de l’automne 1989 » relate six semaines de grève à une période où des « gains de productivité » spectaculaires furent constitués grâce à la robotisation mais aussi au durcissement des conditions de travail ouvrier. La structure adoptée est, de nouveau, celle du journal (du 5 septembre au 26 octobre), qui rend compte des divers moments et des actions d’une grève impliquant deux sites de production distant de 60 kilomètres, Sochaux et Mulhouse. Cette grève est marquée par l’occupation de la forge de Mulhouse, plusieurs manifestations dans les centres des villes concernées (Mulhouse et Montbéliard), l’appui de personnalités syndicales et politiques françaises (comme Henri Krasucki), et le soutien économique d’une caisse de grève alimentée à l’international (p. 324). Un parallèle s’impose avec la grève de 1981 : les « cravates » sont désormais désignées par le surnom dévalorisant de « suivettes » (les cadres accompagnent les cortèges d’ouvriers traversant l’usine). Si elle est d’abord un « grand défoulement » (p. 279), la grève se concentre sur la revendication d’une hausse de salaire, ce que déplore l’auteur, qui aspire à « du temps pour souffler » (p. 284) et pour qui « le problème de la dureté du boulot » (p. 284) est plus important que l’augmentation du salaire. Cette grève doit être « celle des OS » (p. 285) et non celle des syndicats.
Dans « Galère Pijo – 1990-2003 », l’auteur continue à déplorer que les leaders syndicaux ne soient pas attentifs à la dureté des conditions de travail, un « tabou » pour eux (p. 337), d’autant plus que la période est marquée par une dégradation notable. De nouveaux dispositifs obèrent les solidarités anciennes, telle la « prime d’équipe » qui peut favoriser la dénonciation d’un collègue moins productif. Les ouvriers se sentent « déportés » dans la nouvelle usine, où les repères et les symboles anciens sont détruits, à commencer par l’uniforme désormais vert ou blanc qui semble vouloir « effacer le bleu de notre mémoire ouvrière » (p. 348). Les 40 000 livres de la bibliothèque du comité d’entreprise sont dilapidés après que « l’entente » (le syndicat Force Ouvrière, allié au syndicat maison) a gagné les élections. Si Durand présente tous ces faits (et bien d’autres) sous un angle qui reste humoristique, il ne manque pas de souligner les transformations délétères qui affectent la vie ouvrière et occasionnent une « perte de repères » : augmentation des intérimaires (favorisée par des aides de l’État) et multiplication des statuts (rendant impossible toute solidarité entre travailleurs), mise en place des 35 heures qui déstructurent le temps de travail (annualisation, horaires à la carte, samedis travaillés, illisibilité des fiches de paie), généralisation de la sous-traitance (filialisation), mondialisation qui rend caduque le slogan « achetez français » (p. 374), destruction des acquis sociaux (autorisation du travail de nuit pour les femmes). Malgré les euphémismes du nouveau langage managérial – moqués à plusieurs reprises – l’ouvrier apparaît alors comme le grand perdant de la modernisation.
Hubert Truxler a choisi un pseudonyme banal afin, dit-il, de « ne pas [s’]approprier cette mémoire collective » de la chaîne à Peugeot-Sochaux (p. 49). Souhaitant « garder trace » de cette vie laborieuse, il a voulu constituer « une sorte d’album de famille » centré sur la « dizaine de vrais copains de la carrosserie » ; parmi eux, « Nanard », personnage truculent dont plusieurs lettres ironiques à la direction sont citées (p. 343 ou p. 422) et qui part à la retraite à la fin du livre, et « Bébert », en qui l’on peut reconnaître Hubert Truxler lui-même, lequel refuse d’écrire à la première personne du singulier, lui préférant celle du pluriel.
Par sa richesse et son style, l’auteur est parvenu avec succès à rendre l’ambiance de travail chez « Pijo » et à toucher un public beaucoup plus large que celui auquel il s’adressait initialement.
Mots-clés : travail à la chaîne, industrie automobile, Sochaux (France), témoignage, OS (ouvrier spécialisé), classe ouvrière, grève, hiérarchie, humour, résistance, contre-culture ouvrière, amitié, solidarité, syndicats, management.
Bibliographie :
Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « Durand (Marcel), Grains de sable sous le capot : chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, Paris, La Brèche, 1990 » in Politix, vol. 4, n°14, Deuxième trimestre 1991, Le populaire et le politique (2) - Les usages politiques du populaire, p. 102-106, doi : https://doi.org/10.3406/polix.1991.2158
Corinne Grenouillet, Usines en textes, écriture au travail. Témoigner du travail au tournant du XXIe siècle, Classiques Garnier, 2015.
Corinne Grenouillet
Université de Strasbourg
corinne.grenouillet@unistra.fr
| Hubert dédicace "Grain de sable sous le capot". L'Escale à Yutz le 8/3/2014. Photo Oinoleboso. |
